18 Février 2022

Quelles compétences pour travailler en intervention sociale ?

Face au besoin croissant d’aide en santé mentale, en dépendances ou encore en violence conjugale, les opportunités de travail en intervention sociale augmentent, notamment dans un contexte de pénurie de personnel. Quelles sont les compétences pour y travailler ? Avec plus d’une dizaine de programmes de formation en lien avec l’intervention sociale à la Faculté de l’éducation permanente (FEP), notre équipe s’est entretenue avec deux expertes à propos des compétences et qualités essentielles pour travailler dans le domaine. Lorraine Doucet, conseillère à l’inclusion scolaire et sociale auprès des personnes et leurs familles et Laurence D’Arcy-Dubois, intervenante en dépendances, toutes deux chargées de cours à la FEP, partagent dans cet article leur vision bienveillante d’une profession qui évolue et leurs conseils aux étudiant·es qui souhaitent s’engager dans cette voie.

Valoriser l’expertise de la personne accompagnée

« Aujourd’hui, l’intervention, ce n’est plus intervenir pour la personne, mais avec la personne » explique Lorraine Doucet, chargée de cours au Certificat d’intervention psychoéducative et au Certificat d’intervention en déficience intellectuelle et troubles du spectre de l’autisme de la FEP.

Ce changement de paradigme est fondamental dans l’approche des intervenant·es qui ne sont plus dans une position d’expertise « au-dessus » de la personne accompagnée mais dans un travail d’équipe avec elle. « Tout le monde est capable de s’autodéterminer. Tout le monde, quel que soit son potentiel et ses connaissances. Nous, les intervenant·es, nous sommes là pour les accompagner dans leur prise de décision, pour les aider à choisir leur avenir et à se révéler à elle-même. Pour cela, il faut croire en l’autre. Et ça, c’est un vrai tournant dans le domaine de l’intervention des dernières années. Nous pouvons tous nous retrouver en situation de vulnérabilité, l’intervenant·e est là pour les aider à découvrir leur potentiel » souligne Lorraine Doucet.

Laurence D’Arcy-Dubois, également chargée de cours à la FEP, mais au sein du Certificat d’intervention en dépendances le confirme : « La personne qui vient nous voir connaîtra toujours mieux son contexte de vie. Elle a une vraie expertise. L’objectif est de voir ensemble quelles seraient les meilleures stratégies pour atteindre les objectifs qu’elle s’est fixés. C’est un travail d’équipe et il faut avoir l’humilité d’accepter que la personne accompagnée peut nous enseigner des choses. »

Savoir établir un lien de confiance et faire preuve d’empathie

Créer un lien thérapeutique de confiance est essentiel quand on travaille en intervention sociale. Il faut en effet que la personne accompagnée se sente en sécurité car elle est amenée à se dévoiler, à se confier sur des parties très vulnérables d’elle-même.

« Quand on travaille en intervention, on est confronté à des gens qui vivent des réalités complètement différentes des nôtres. Il faut être capable de faire preuve d’empathie et de sortir de ses propres points de repère. » explique Laurence D’Arcy-Dubois. « Il ne faut jamais oublier que la personne fait du mieux qu’elle peut avec ce qu’elle a. Si elle vient voir quelqu’un, c’est qu’elle a déjà essayé autre chose avant. »

Dans ses cours, Lorraine Doucet conseille d’ailleurs souvent à ses étudiant·es « d’aller à la rencontre de l’autre ». Cela signifie parfois de faire tomber les barrières, les premiers réflexes teintés de stéréotypes, de crainte ou de jugement. « Quand on travaille en intervention, on fait le choix de travailler avec des êtres humains. Il faut s’ouvrir à eux avec empathie et ne pas s’arrêter à la première impression que dégage la personne. Derrière cette première impression se cache un potentiel extraordinaire. » partage-t-elle.

Travailler de manière multidisciplinaire

Plus la problématique abordée est complexe et chronique, plus il est nécessaire de travailler sur différents aspects : santé mentale, dépendances, réinsertion sociale, violences conjugales… et par conséquent, plus il faut s’entourer et travailler en équipe avec des professionnel·les de la santé, de l’éducation, de la police, etc. Le travail interdisciplinaire est donc essentiel quand on travaille en intervention. « Chacun a sa perspective et sa culture professionnelle. Ensemble, on peut travailler en synergie plutôt qu’en silos. On peut tirer le bénéfice de nos forces pour arriver à une meilleure solution pour la personne. » explique Laurence D’Arcy-Dubois. « Quand on travaille en dépendance par exemple, il est très courant que la personne ait aussi des problèmes de santé mentale. On ne peut pas uniquement aborder sa dépendance. » partage la chargée de cours.

Cette multidisciplinarité peut aussi s’acquérir tout au long d’une carrière. C’est la raison pour laquelle de nombreux intervenant·es font le choix de se former tout au long de leur vie pour apprendre à interagir avec différentes clientèles. « C’est la beauté du baccalauréat par cumul » souligne Lorraine Doucet. « On peut, au fur et à mesure de sa carrière, développer son expertise. Si on souhaite travailler avec un public adolescent, on peut aller chercher des compétences dans le Certificat d’intervention auprès des jeunes, mais aussi dans le Certificat en sexualité ou dans le Certificat en victimologie. Et si l’on souhaite encadrer une équipe, on peut ajouter à cela un Certificat en gestion des services de santé et des services sociaux. Cela permet de développer une meilleure compréhension des différents enjeux du public adolescent et d’acquérir en parallèle des compétences en gestion. C’est essentiel de travailler de manière multidisciplinaire car les gens ont plusieurs facettes. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle dans mes cours, je fais travailler les étudiant·es en groupes hétérogènes : une infirmière avec un intervenant en déficience intellectuelle et une éducatrice par exemple. Cela enrichit la synergie et permet d’appréhender le système dans son ensemble. »

Se connaître soi-même et se remettre en question

Lorsque l’on travaille en intervention sociale, on est son propre outil. Il est donc important de se connaître et de connaître ses limites. « Réfléchir sur soi permet d’adapter sa façon d’intervenir pour ne pas être en avant de l’autre mais à la découverte de l’autre. Cela permet aussi de prendre soin de soi. Si je ne me respecte pas, mon intervention va en être teintée. C’est mon bien-être qui me permet de faire preuve d’authenticité, d’avoir de l’empathie, de l’ouverture et de la disponibilité pour l’autre. On doit être son propre miroir, sans l’imposer à l’autre. » explique Lorraine Doucet.

« J’aime dire qu’être intervenant·e social·e, c’est comme s’occuper d’un jardin. Il faut planter des graines et arroser, mais elles vont pousser par elles-mêmes. On est là pour les soutenir. Si on tire sur les légumes pour qu’ils poussent, ça ne marche pas. Il faut mettre en place les conditions gagnantes, mais pas rusher les choses. Mais pour être capable d’aller au rythme de la personne, il faut bien se connaître soi-même. » partage Laurence D’Arcy-Dubois.

Faire l’effort de bien se connaître permet également de se remettre en question avec bienveillance. Laurence D’Arcy explique : « au lieu de se dire que l’autre a un problème ou est inadéquat, on peut s’interroger sur ce qu’on pourrait faire de différent pour que le résultat soit différent. Quand notre stratégie ne fonctionne pas, ce que nous dit la personne accompagnée, c’est « la clé que tu essaies ne marche pas pour moi. Il faut que tu essaies une autre clé ». À nous de chercher autre chose. »

Faire preuve de curiosité et s’ouvrir à la diversité

S’intéresser aux autres, c’est s’intéresser au monde qui les entoure, découvrir de nouvelles façons de faire et de penser. La curiosité aide à avoir plus de cordes à son arc, dans la mesure où les connaissances évoluent constamment et où les options à la disposition des intervenant·es s’étoffent et varient. « Il faut être curieux quand on traite avec l’humain. » souligne Lorraine Doucet. « Peut-être qu’en découvrant quelque chose de nouveau, je vais découvrir une nouvelle facette de moi qui va m’aider à améliorer ma façon d’intervenir. Il faut ouvrir son champ des possibles et apprendre dans des domaines qu’on ne maîtrise pas. »

Faire preuve de curiosité, c’est aussi s’ouvrir aux autres cultures. « Dans le cours Éthique de l’intervention, la diversité des étudiant·es aide vraiment à la profondeur des débats. Cela permet de comparer les points de vue, de s’ouvrir à d’autres façons de faire et de voir le monde, de voir comment les personnes âgées ou les enfants sont accompagnés dans d’autres cultures par exemple. Dans le fond, cela permet d’agrandir un peu notre champ de vision et cela ne peut être que bénéfique pour son intervention car cela nous incite à remettre en questions nos « vérités absolues » qui ne sont parfois que des opinions. »

Savoir prendre du recul

C’est un des grands défis de l’intervention sociale : trouver la distance optimale pour être présent sans se laisser envahir par l’histoire de l’autre. Sinon il devient difficile voire impossible de l’aider.

« Prendre soin de soi est essentiel. » rappelle Laurence D’Arcy-Dubois. « On est son propre outil de travail et on n’aura pas la disponibilité émotionnelle si on ne va pas bien. Il est donc essentiel de décrocher en rentrant à la maison et d’avoir une certaine hygiène de vie. C’est une dose subtile à mesurer car si on prend trop de recul, on risque de faire preuve d’insensibilité, mais si on se sent trop concerné·e ou que notre histoire personnelle vient trop interférer avec l’histoire de l’autre, on n’est plus vraiment capable de départager. »

Être à l’aise avec l’inconnu

Travailler en intervention, c’est gérer beaucoup d’imprévus. « Mes journées ne sont pas souvent celles que j’imagine en arrivant au centre de réadaptation. J’ai beau planifier une stratégie d’intervention, cela ne répondra peut-être pas au besoin de la personne au moment où elle arrivera. Tout part d’elle et c’est à moi de m’adapter. Si elle arrive en ayant consommé et qu’elle est en danger, ce n’est pas le moment de travailler sur le vécu de son enfance. Je dois donc constamment m’ajuster et cela demande une grande capacité d’adaptation et une aisance à gérer les imprévus. » partage Laurence D’Arcy-Dubois.

Cela demande en fait, une grande souplesse face à l’inconnu, car pour Lorraine Doucet, travailler en intervention, c’est rencontrer des individus qui n’entrent pas dans des cases. « On n’aura jamais fini d’apprendre et de découvrir l’être humain. Arrêtons de chercher une condition claire et unique chez la personne, parce que les gens sont multifacettes : santé mentale, déficience intellectuelle, toxicomanie… Chaque personne est unique. À nous de découvrir qui elle est pour pouvoir mieux l’aider. »

Pour en savoir plus sur les programmes de formation en intervention sociale de la FEP :